Tribune

Tontines en milieu rural : Facteur de développement ou de sécurité alimentaire? – Par Bram Thuysbaert –

Les méthodes traditionnelles d’épargne locale, comme les associations d’épargne et de crédit – appelées tontines – permettent de pallier un accès limité aux services financiers dans les villages ruraux. Cependant, ces associations, qu’on peut trouver dans de nombreux villages du pays, sont souvent mal organisées. D’autre part, les tontines n’offrent pas la possibilité d’emprunter lorsqu’on le désire: en effet, si à chaque réunion, chaque membre dépose de l’argent dans la caisse commune, un seul individu est autorisé à garder le montant réuni.
En réponse aux problèmes inhérents aux tontines traditionnelles, les Ong ont au cours des dernières années promu des groupes d’épargne et de crédit qui visent à accroître la flexibilité et la transparence. Les membres déposent tout ou partie de leur épargne dans la caisse, et ils peuvent également emprunter, le crédit se faisant sur demande.
En théorie, cette approche a plusieurs avantages: contrairement aux prêteurs officiels, les membres du groupe prêtent leur propre argent, les garanties ne sont donc pas nécessaires. Le fait que tout l’argent provienne des membres peut constituer une incitation à bien gérer l´argent.
Par ailleurs, s’ils sont bien gérés, ces groupes peuvent se maintenir et se reproduire d’eux-mêmes, ce qui peut permettre d’atteindre des zones plus isolées. Néanmoins, l´impact de ces outils sur les investissements dans des activités génératrices de revenu ou en matière d’éducation et de santé reste peu connu.

Un groupe de femmes faisant leurs comptes. (DR)
Un groupe de femmes faisant leurs comptes. (DR)

Les tontines traditionnelles ne proposant pas de services de crédit, des partenaires de développement ont introduit le programme Épargne pour le changement (EpC) au Mali. Ce nouveau programme d’épargne communautaire réunit des groupes d’épargne et de crédit autogérés. Sessions de formation et assistance technique sont fournies pour améliorer la gouvernance et la gestion autonome des groupes. Des outils de comptabilité orale sont apportés afin de garantir une meilleure transparence.
Les agents des Ong partenaires présentent le programme aux chefs de village, et dispensent les formations sur la façon de gérer les réunions à des groupes auto-sélectionnés composés d’environ 20 femmes chacun. Les membres des groupes doivent déposer une certaine somme dans la caisse d’épargne commune chaque semaine, et peuvent bénéficier de prêts à court terme. Les prêts sont assortis d’intérêts: ainsi, la caisse commune accumule du capital à partir non seulement des contributions hebdomadaires, mais aussi du paiement des intérêts. Après une période prédéterminée – typiquement 12 mois – les membres se partagent l’argent de la caisse commune au prorata de leurs contributions hebdomadaires.
Pendant un an environ, un agent de terrain fournissait une assistance technique aux groupes nouvellement formés, ces visites étant de plus en plus espacées au courant de l’année. Un système de suivi basé sur la communication orale et la mémoire a été élaboré pour garantir la transparence et une bonne gestion des réunions de groupe. Les agents de terrain ont aussi formé quelques femmes volontaires à organiser et gérer de nouveaux groupes dans leur village, afin de faciliter la reproduction et la pérennité du programme dans les zones plus isolées.
Pour tester l’efficacité du programme, ainsi que les différentes stratégies de mise en œuvre, une équipe de chercheurs1 a mené une évaluation avec l’organisation Innovations for poverty action (Ipa).
Dans la région rurale de Ségou, le programme a été mis en œuvre dans certains villages sélectionnés aléatoirement (200 villages tests) et pas dans d’autres (300 villages témoins). Avant le début du programme, plus d’une femme sur cinq faisait partie d´une tontine, et presque un ménage sur deux avait connu une forte fluctuation dans ses revenus ou ses dépenses au cours de l’année écoulée.
Dans une partie des villages tests, les agents de terrain remettaient aux femmes chargées de la reproduction du programme un manuel illustré, et leur dispensaient une formation de trois jours sur la création et la gestion des groupes (formation structurée). Dans les autres villages tests, ces femmes n’avaient reçu aucune formation formelle, l’objectif étant de tester une version moins coûteuse de ce programme.
Les résultats de cette étude montrent que, après trois ans, près de 30% des femmes des villages tests ont rejoint un groupe d’épargne du programme EpC.
Les femmes des villages tests étaient plus susceptibles de faire partie d’un groupe d’épargne et le montant moyen des économies était de 7.872 francs CFA, soit une augmentation de 31% par rapport aux villages témoins. Le programme a également permis d’améliorer de manière significative l’accès des femmes au crédit: 22% des femmes dans les villages tests ont contracté des emprunts auprès d’un groupe d’épargne (plutôt qu’auprès de la famille ou d’amis), une augmentation de 12,4 points de pourcentage par rapport aux femmes dans le groupe témoin.
Plus intéressant encore, les ménages des villages tests étaient mieux protégés contre l´insécurité alimentaire chronique que ceux des villages témoins. Les femmes bénéficiaires du programme ont investi davantage dans des actifs: la valeur du bétail a augmenté de 59.000 francs CFA en moyenne, soit une augmentation de 13% de la valeur de ces actifs par rapport aux ménages des villages témoins.
Ces effets ont été plus marqués lorsque les femmes chargées de reproduire le programme ont reçu une formation structurée.
Le programme EpC a permis d’améliorer l’accès des plus pauvres aux services de crédit. En revanche, aucun élément ne démontre que le programme ait eu un effet sur les dépenses en santé, en éducation, ou pour les intrants agricoles, ni sur le développement et l´expansion des petits commerces. Mais il ne s’agit bien sûr que d’effets en trois ans d’essai. L’impact sur le long terme, notamment sur l´éducation, la santé et les investissements productifs, sera peut-être différent.

www.poverty-action.org/burkinafaso
[email protected]
www.povertyactionlab.org
[email protected]


Innovations for poverty action (Ipa) et J-Pal Laboratoire d’action contre la pauvreté ont pour mission de découvrir et de divulguer des solutions efficaces pour lutter contre la pauvreté dans le monde. En partenariat avec les décideurs politiques, Ipa et J-Pal conçoivent, évaluent rigoureusement et aident à améliorer les programmes de développement, ainsi que la manière dont ils sont mis en œuvre.

Commentaires

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Bouton retour en haut de la page