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À Saint-Denis, une Maison des femmes au secours des laissées-pour-compte

Dans cette ville où l’accès aux soins passe essentiellement par l’hôpital, un lieu unique en France a ouvert, où sont regroupés gynécologues, psychologues mais aussi assistantes sociales et avocats.

«Entre ces murs, il n’y aura pas de tabou », promettait le Dr Ghada Hatem le jour de son inauguration. Violences physiques ou psychologiques, viols, incestes, excisions, elle entend bien des horreurs et des souffrances, cette pimpante maison aux couleurs acidulées… « Il ne nous était pas possible de faire comme s’il n’y avait rien à voir ! », s’émeut la gynécologue-obstétricienne, fondatrice de ce lieu unique en France. Juste à l’écart de l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis, dans un jardin encore en friches, la Maison des femmes a été inaugurée à l’été 2016.

Cela fait longtemps qu’il n’y a quasiment plus de gynécologues à Saint-Denis et les médecins y sont rares : l’accès aux soins passe donc essentiellement par l’hôpital. Quelque 4 700  femmes, de 120 nationalités différentes, y accouchent chaque année. Plus de 200 d’entre elles repartent, leur bébé sous le bras, sans d’autre contact que le 115 pour trouver un toit. Certaines n’ont jamais vu de médecin pendant leur grossesse. La plupart ne bénéficient d’aucune couverture sociale lors de leur première visite. « Leur préoccupation est surtout de savoir où elles vont dormir le soir même et ce qu’elles vont manger, indique le Docteur  Hatem. Alors, elles ne se sentent guère concernées, ni par le frottis ni par la mammographie… » Le planning familial, trois petits bureaux au fond d’un couloir, à l’étroit dans la maternité, n’était, lui, pas en mesure de répondre à la problématique croissante des violences sexuelles et mutilations. « Il enregistre depuis deux ans une augmentation du nombre d’IVG de 21 % et des consultations de 50 %, précise-t-on à l’hôpital. À cela s’ajoutent 35  passages impromptus par jour pour divers conseils. »

«Moi aussi, j’ai fait un rêve…»

Gynécologues, sexologues, chirurgiens, psychologues, sages-femmes, conseillères conjugales, assistantes sociales, avocats mais aussi depuis un an commissaires de police, un psychiatre, une psychomotricienne et une sophrologue, sans compter les vingt-deux bénévoles -du médical à l’administratif- accompagnent désormais ces patientes au sein de la Maison des femmes. La chanteuse malienne Inna Modja en est la marraine et y anime un groupe de parole pour femmes excisées. Comme 15 % des patientes de la maternité Delafontaine, la jeune femme a été excisée, à l’âge de 4 ans et demi. « J’ai réussi à tirer de cette expérience extrêmement négative la volonté d’accomplir des choses et d’être femme à part entière, confie l’artiste, aujourd’hui « réparée ». Ici, elles vont être accueillies comme si elles étaient chez elles. Savoir que certaines d’entre nous ont vécu des choses similaires va les mettre en confiance ! Et puis, peut-être que parfois je prendrai ma guitare et je jouerai pour leur apporter du réconfort… »

Exergue « Du réconfort, ces femmes précarisées en trouveront dans cette maison lumineuse »

Du réconfort, ces femmes précarisées en trouveront dans cette maison lumineuse aux murs roses, verts ou jaunes, ornés de fresques et de photos de célèbres féministes. Dans la grande salle dédiée à l’ancien mannequin Waris Dirie, créatrice de la fondation « Fleur du Désert », sous les portraits de Marie Curie, Camille Claudel, Rosa Parks et même Jo Cox – cette députée britannique tuée en juin 2016-, elles pourront participer à des ateliers maquillage, des séances de sophrologie, d’art-thérapie ou encore d’alphabétisation. « N’importe quoi, mais qu’on ne les ramène pas uniquement à leur statut de mère !, explique Monique Veneri, conseillère conjugale et familiale. Ici, on est là pour s’occuper de soi. » Au mur, il y a aussi le poème du Dr Hatem : « Moi aussi, j’ai fait un rêve… ». « J’ai rêvé que les femmes, qui sont à la fois la moitié du ciel, l’avenir de l’homme et le sel de la terre si l’on en croit les poètes, étaient devenues des êtres humains, libres, égales et fraternelles, écrit-elle. J’ai rêvé qu’elles n’étaient plus de simples matrices productrices de chair à canon, de variables d’ajustement, des faire-valoir ou des souffre-douleur. »

Suivi post-traumatique

Comme elle aimerait offrir des thérapies de couples, comme dans le cabinet qu’elle a quitté à Toulouse ! Mais ici, rapporte la conseillère conjugale, « la plupart des consultations concernent des viols conjugaux et des demandes d’IVG. Et qu’est-ce qu’on a comme mineures victimes de viols ! ». Comme cet après-midi-là, d’ailleurs, où toute l’équipe de la Maison des femmes sera appelée à la rescousse : une jeune fille de 17 ans vient d’arriver, enceinte, victime d’un viol, après avoir été droguée par un inconnu qu’elle a « bêtement suivi ». « Quand je me suis réveillée, dans son lit, il me tenait les poignets et m’a menacée “Qu’est-ce que je vais faire de toi, maintenant ?, raconte-t-elle, encore terrorisée. J’ai cru qu’il allait me tuer. Alors j’ai juré que je ne dirai rien. » Prévenir ses parents ? Avorter ? Porter plainte ? « Nous, on déteste décider à la place des femmes, souligne Mathilde Delespine, sage-femme et coordinatrice de la Maison. Mais la loi dit que si l’on a connaissance de sévices contre un mineur, il faut le signaler. » Alors, tandis que la conseillère conjugale tente de rassurer l’adolescente, la sage-femme prend conseil auprès de la brigade des mineurs. Une simple déposition, sans plainte, permettra à la police de récupérer l’ADN du fœtus après l’avortement. Quant à la jeune victime, « on va lui organiser un suivi post-traumatique, assure la coordinatrice de la Maison des femmes. Elle n’a été qu’un objet aux yeux de cet homme. Notre but, c’est de lui redonner une position d’actrice de sa vie de femme ».

Par Stéphane Kovacs, Le Figaro ( France)

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