Tribune

Services publics de qualité : La meilleure arme contre la pauvreté -Par : Rosa Pavanelli

Austérité. De gauche comme de droite, les gouvernements n’ont que ce mot à la bouche. Les élections européennes ont vu monter des mouvements d’extrême droite, qui désignent Bruxelles comme responsable des coupes budgétaires et, partant, de la récession et du chômage. En Afrique aussi, ce sont ces mêmes politiques qui donnent à un nombre croissant de citoyens la sensation d’être laissés-pour-compte, en provoquant une crise de représentation et de légitimité.

Les femmes payent les économies sociales
Exiger des coupes budgétaires, en s’attaquant en priorité aux services publics ne fait pas seulement le lit du populisme et de l’autoritarisme. C’est aussi une attaque frontale aux droits des femmes. Parce que ces dernières dépendent plus des services sociaux publics, les seuls capables d’alléger leur charge de travail en termes d’activités non rémunérées. Car nettoyer, cuisiner et s’occuper des membres de la famille à charge – enfants, personnes âgées et personnes handicapées – c’est toujours «l’affaire des femmes». Au Maroc et en Tunisie, par exemple, les femmes dédient aux tâches domestiques et de soin de la famille cinq fois plus de temps que les hommes.

A Davos  en 2019,  des militants portant des masques de loup ont protesté contre les pouvoirs trop grands laissés aux grandes entreprises. Leur campagne se nomme «Droits pour les gens, règles pour les multinationales». Ils souhaitent construire un nouveau droit international. (Ph. La Croix)

Les femmes et les filles sont également les plus touchées lorsque les pays sont incapables d’offrir des services de base, comme l’eau courante. Plus de deux tiers de la population en est privée en Afrique subsaharienne, et c’est aux femmes et à leurs filles que revient d’aller la chercher. En Côte d’Ivoire, par exemple, 90% des collecteurs primaires d’eau sont des femmes.
Les garçons vont à l’école, leurs sœurs s’occupent du ménage et de l’approvisionnement d’eau et de bois de chauffage, entre autres, et les femmes, en général, ont ainsi moins de possibilités d’éducation, de formation et de travail. Le problème ne se limite pas aux pays pauvres: au sein de l’Union européenne, pour 25% des femmes, les tâches domestiques sont considérées comme principale raison les empêchant de travailler, contre 3% des hommes.
L’accès des femmes à la protection sociale, à des services publics et à des infrastructures de qualité est désormais une priorité de la communauté internationale. C’était d’ailleurs le thème principal de la Commission de la condition de la femme des Nations unies, à New York, du 11 au 22 mars 2019. Il ne s’agissait pas d’une réunion bureaucratique parmi beaucoup d’autres: à partir de ses conclusions, les pays doivent mettre en place des politiques de promotion de l’égalité des sexes. L’accent est mis sur une «approche universelle et fondée sur les droits».

Peu d’éducation, peu d’autonomie
Les conséquences dévastatrices du sous-investissement dans les services de santé sont devenues tragiquement claires avec l’épidémie d’Ebola en Afrique subsaharienne. Selon ONU-Femmes, les conséquences sont pires pour les femmes pauvres, qui éprouvent de grandes difficultés à accéder aux services de santé, en particulier, dans les zones rurales.
Dans toute l’Afrique, à peine 35% des femmes les plus pauvres en âge de procréer ont accès à la contraception, contre 52% dans les classes les plus aisées.
On laisse les filles aller chercher de l’eau et du bois de chauffage pendant que leurs frères vont à l’école. Cette situation disproportionnée signifie que les femmes ont moins de possibilités d’éducation, de formation et de travail, ce qui rend leur autonomisation économique très difficile.
Même lorsque les femmes parviennent à travailler, elles sont souvent piégées dans des emplois mal rémunérés et de mauvaise qualité, souvent dans le secteur informel. Nombre d’entre elles n’ont pas de protection sociale ni de conditions de travail décentes, ce qui a des conséquences sur leurs revenus actuels et futurs (moins de droits à la retraite, etc.) et aggrave l’écart de rémunération déjà inacceptable de 23% entre hommes et femmes. A la vieillesse, la situation est souvent dramatique: au Burundi, par exemple, seulement 2% des femmes ayant dépassé l’âge légal de la retraite reçoivent une pension.

L’Economiste Edition N°:5544
Le 27/06/2019


Aussi une politique féministe

Nous soulignons le rôle essentiel des Etats en tant que garants des droits fondamentaux de toutes les femmes et filles. L’histoire montre que chaque fois que des entreprises privées ont pris en charge des missions et des infrastructures publiques, telles que l’eau, l’assainissement, ou encore l’éducation, cela a entraîné une détérioration de la qualité des services, en particulier, pour les plus vulnérables (NDLR: cette conséquence négative n’apparaît pas au Maroc, au contraire). Une approche fondée sur les droits de l’homme ne peut être garantie dans un système à but lucratif.
En ces temps troublés où la xénophobie est exploitée par de nombreux dirigeants politiques sans scrupules, nous appelons également les gouvernements à s’engager en faveur de politiques s’adressant à toutes les femmes, y compris les migrantes, les réfugiées et les demandeuses d’asile. Il est particulièrement inquiétant de voir certains pays européens limiter l’accès des migrants aux prestations sociales.
Sans de telles politiques volontaires, il sera impossible pour la plupart des pays de respecter leur engagement en faveur de l’égalité des sexes dans le cadre de l’Agenda 2030 pour le développement durable (septembre 2015). Les femmes auront toujours des difficultés à se maintenir dans le marché du travail et à obtenir les protections sociales qui en découlent. Elles n’auront pas non plus de temps pour se reposer, accéder à la culture ou participer à la vie politique. La lutte pour des services publics universels et de qualité est une question féministe.

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