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Ces augmentations de prix qui impactent les plus démunis

Jayati Ghosh, Secrétaire exécutive du réseau IDEAs (International Development Economics Associates), est professeure d’économie à l’Université du Massachusetts à Amherst, et membre de la Commission indépendante pour la réforme de l’impôt international sur les sociétés.

NEW DELHI – La question de savoir comment maîtriser au mieux l’inflation fait son retour sur l’agenda de la politique économique, un point sur lequel les opinions apparaissent divisées. La conception dominante insiste sur la nécessité de politiques monétaires resserrées, considérant la hausse des taux d’intérêt et la réduction de l’apport de liquidité comme justifiées, même si ces mesures contrarient la fragile reprise économique désormais en cours dans de nombreux pays. D’autres considèrent l’actuelle inflation comme transitoire, comme la conséquence de ruptures d’approvisionnement et de changements temporaires sur le marché du travail, et s’attendent à ce qu’elle se corrige d’elle-même.

Au sein des pays riches, les dirigeants politiques continuent de recourir à des outils macroéconomiques pour combattre l’inflation. Un certain ensemble d’augmentations de prix se révèle toutefois différent des autres : l’inflation des prix des produits alimentaires. Non seulement ce phénomène impacte-t-il bien davantage la vie des populations de manière directe, notamment, dans les pays en voie de développement, mais il est également la conséquence de causes plus complexes, dont l’appréhension efficace exige un ensemble complètement différent de stratégies -dont les gouvernements ne discutent malheureusement pas suffisamment-.

Cette négligence est profondément troublante. Fin 2021, l’indice des prix des produits alimentaires de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) atteignait son plus haut niveau en dix ans, proche de son précédent pic de juin 2011, lorsque beaucoup redoutaient une crise alimentaire mondiale. L’augmentation de l’an dernier a, par ailleurs, été soudaine : entre 2015 et 2020, les prix des produits alimentaires étaient restés relativement faibles et stables, tandis qu’ils ont explosé en moyenne de 28 % en 2021.

L’essentiel de cette hausse s’explique par les céréales, les prix du maïs et du blé ayant respectivement augmenté de 44 % et 31 %. D’autres prix de produits alimentaires ont également explosé : celui de l’huile végétale a atteint un sommet record cette année, celui du sucre augmenté de 38 %, de même que les hausses de prix des produits laitiers et de la viande, bien que moins importantes, ont représenté deux chiffres.

L’inflation des prix alimentaires est actuellement supérieure à l’augmentation de l’indice global des prix, et apparaît encore plus alarmante compte tenu du déclin des revenus salariaux des travailleurs durant la pandémie de COVID-19 – en particulier, dans les pays à revenu faible et intermédiaire-. Cette combinaison destructrice, entre prix élevés des produits alimentaires et revenus inférieurs entraîne une désastreuse aggravation de la faim et de la malnutrition.

De nombreuses raisons peuvent expliquer l’explosion des prix des produits alimentaires. Certaines sont systémiques. Les perturbations de la chaîne d’approvisionnement – en particulier, concernant les transports – constituent un facteur majeur d’augmentation des prix pour une multitude de produits de base. C’est ainsi que les prix des céréales ont rapidement augmenté en 2021, malgré une production mondiale record d’environ 2,8 milliards de tonnes.

Les prix énergétiques jouent également un rôle important dans la détermination des coûts de production et de transport des produits alimentaires. Les fortes augmentations des prix du pétrole en 2021 ont à l’évidence impacté les prix alimentaires pour les consommateurs.

Par ailleurs, les évènements météorologiques extrêmes, de plus en plus fréquents, rendent la production végétale plus volatile, et réduisent les rendements. D’après certains observateurs, les prix de produits agricoles aussi divers que le café brésilien, les pommes de terre belges ou encore les pois cassés canadiens (aujourd’hui largement utilisés par l’industrie alimentaire pour produire des substituts végétaux à la viande) ont tous nettement augmenté après des évènements météorologiques induits par le changement climatique, qui ont mis à mal la production.

En mars 2021, la FAO a mis en garde sur le fait que des catastrophes naturelles climatiques de plus en plus fréquentes impactaient les approvisionnements agricoles. Ce sont les sécheresses qui représentent la plus grande menace, à l’origine de plus d’un tiers des pertes de récoltes et de bétail dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Les inondations, tempêtes, invasions de nuisibles, maladies et incendies se font toutefois également de plus en plus intenses et généralisés, comme observé l’an dernier.

Nous pouvons nous attendre à encore bien davantage de pression climatique sur la production alimentaire dans les prochaines années, et à ce que les régions en voie de développement d’Asie et d’Afrique soient les plus durement touchées. Les menaces climatiques sur la production alimentaire soulignent la nécessité d’une plus grande coopération internationale, afin de limiter le réchauffement climatique et ses conséquences. Malheureusement, cette collaboration apparaît comme un vœu pieux.

Certains autres facteurs contribuent également à l’augmentation des prix alimentaires, en conséquence directe de changements dans les politiques et règlementations. Interviennent ainsi les constitutions de réserves par les gouvernements et les consommateurs, liées à la crainte de voir de nouvelles vagues de COVID-19 exercer une pression sur les approvisionnements alimentaires. C’est ainsi que la peur de futures augmentations des prix alimentaires devient autoréalisatrice, en raison d’une demande plus élevée.
À la différence de certaines des dynamiques plus systémiques qui impactent l’approvisionnement alimentaire et les prix à moyen terme, les dirigeants politiques peuvent aisément remédier aux problématiques de spéculation et de constitution de réserves. Cela nécessite toutefois que les gouvernements reconnaissent qu’il s’agit de problèmes, et qu’ils démontrent une volonté de les résoudre. Tant qu’ils ne le feront pas, l’inflation des prix alimentaires continuera de frapper particulièrement durement les populations pauvres de la planète.o
Traduit de l’anglais par Martin Morel
Copyright: Project Syndicate, 2022.
www.project-syndicate.org
Par Jayati Ghosh

 

Encadré

Spéculation financière sur les marchés des produits alimentaires

En novembre dernier, la FAO a estimé que la facture mondiale des importations alimentaires en 2021 serait la plus élevée de l’histoire, atteignant plus de 1.750 milliards $, soit une augmentation de 14 % par rapport à 2020, et un niveau de 12 % supérieur aux prévisions de la FAO seulement quelques mois plus tôt. C’est une très mauvaise nouvelle pour les pays à revenu faible, qui risquent de rencontrer des contraintes d’importation alimentaire plus urgentes que les autres pays, tout en se retrouvant sur le banc de touche des marchés mondiaux, en raison d’une demande accrue.
Un autre facteur important réside dans la spéculation financière sur les marchés des produits alimentaires, une spéculation depuis peu en plein renouveau. Les produits alimentaires de base sont devenus une catégorie d’actifs après la déréglementation financière américaine du début des années 2000, et de nombreuses données portent à croire que cette évolution a joué un rôle majeur dans la volatilité déstabilisatrice des prix alimentaires en 2007-2009. Tandis que ces produits de base étaient devenus moins attractifs pour les investisseurs ces dernières années, tout a changé durant la pandémie.
Malgré une forte volatilité, les positions longues sur les principaux marchés des produits alimentaires de base ont été importantes et positives sur l’essentiel de l’année 2021, ce qui suggère que les investisseurs financiers s’attendaient à une hausse des prix. Le volume de ces investissements a considérablement augmenté l’an dernier, facilité par des lacunes règlementaires et par la disponibilité d’un crédit peu coûteux pour les institutions financières.

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