A la UneLe Café de L'Economiste du Faso

Docteur Harouna Kaboré, ancien ministre et chef d’entreprise: «L’Intelligence économique est utile pour le Burkina Faso »

• A travers l’information économique

• Et la veille stratégique

• Un livre pour en parler

Je préconise qu’avec l’étude nationale prospective 2050, qu’on enchaîne avec des études sectorielles thématiques : éducation, culture, industrie, langues nationales, mines, hydrocarbures…ainsi, nous allons avoir une prospective de temporalité de 25 ans, des études sectorielles thématiques sur 10 ans et après, nous pouvons bâtir des référentiels sur 5 ans.

Il a marqué d’une pierre blanche son passage à la tête du ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat (2018-2021), à travers plusieurs innovations. Le Burkina Faso lui doit la labellisation du Faso Danfani, le pagne Kôkô donda, le chapeau de Saponé. Avec lui, le « consommons ce que nous produisons » a été plus que mis en évidence. Harouna Kaboré, plus connu sous le sobriquet « HK » est fondateur de plusieurs mouvements associatifs, grand amoureux de la culture, passionné de la musique, et surtout chef d’entreprise, on lui découvre une passion, l’écriture.  « Influence et intelligence économique sur la prospective » est son premier essai qui a été présenté au public le 16 mai 2023. A travers une interview qu’il a accordée le 22 mai à L’Economiste du Faso, il décrypte l’intérêt pour un pays comme le Burkina Faso à utiliser l’intelligence économique et la prospective pour se projeter en 2050, dans le concert des nations. Lisez plutôt !

L’Economiste du Faso : un livre quelques mois après votre départ du gouvernement, comblez-vous votre ennui ?

Harouna Kaboré : Rassurer vous, ce n’est pas de l’ennui, mais guidé par le choix d’aborder une thématique qui, par essence, est un outil de gouvernance de l’information, dans le but de prendre des décisions : c’est-à-dire l’intelligence économique (IE). J’ai eu l’occasion de finaliser ma thèse de Doctorat sur la même thématique en juin 2022, et j’ai saisi l’occasion pour approfondir la réflexion sur cette thématique qui m’a toujours tenu à cœur d’aller au-delà du document académique, comment l’exploiter pour traiter des questions plus concrètes sur le terrain.  La réponse à cette question m’a justement conduit à éditer le présent livre qui montre en quoi l’articulation entre l’IE et la prospective peut produire un résultat intéressant en termes de démarche scientifique pour un Etat, les structures privées ou toute autre organisation qui souhaite être dans l’anticipation.

En tes termes plus simples, qu’est-ce que l’intelligence économique et quel est son intérêt pour un Etat ou une entreprise ?

En une seule phrase, l’intelligence économique est un outil de gouvernance de l’information. L’intelligence économique relève des sciences de gestion et de management et vous les journalistes vous le savez mieux que moi.  L’information est une matière première importante. C’est sur la base de l’information : lue dans les journaux, à la télévision, dans un livre, où on peut puiser des données.  Lorsque l’ensemble de ces données est conceptualisé, un Etat ou une entreprise peut prendre une décision. En ce moment, vous êtes dans l’intelligence économique. Une fois que vous êtes dans l’information économique, vous pouvez utiliser d’autres outils tels que la veille stratégique, vous pouvez être dans la compétitivité, vous pouvez être dans l’influence, vous pouvez être dans la protection, vous pouvez être dans la diplomatie économique, vous pouvez être dans le patriotisme économique…. L’intelligence économique, c’est la gouvernance de l’information.

Vous avez marqué les 4 ans de votre passage au ministère de l’Industrie, du Commerce et de l’Artisanat en tant que véritable ambassadeur du concept « consommons ce que nous produisons », à titre d’exemple, la labélisation du pagne Faso Danfani. Aujourd’hui, le gouvernement veut aller vers le port généralisé du Faso Danfani, quel sentiment cela vous exprime ?

Le consommons burkinabè a toujours été quelque chose de fort au Burkina Faso, souvenez-vous du père de la Révolution, le Président Thomas Sankara en avait fait une préoccupation majeure, avec ses méthodes révolutionnaires, pour que les Burkinabè comprennent le consommer local avec sa célèbre phrase : « l’impérialisme qui se trouve dans nos assiettes montre en quoi le Burkina Faso est un pays dépendant dans ses importations » et qu’il fallait consommer local. A partir de cette action, le pays a engrangé des résultats appréciables avec la consommation du haricot vert et le Faso Danfani, etc. A partir de 2002, le président du Faso, Roch Marc Christian Kaboré, a fait le choix de devenir un des ambassadeurs du port du Faso Danfani, en donnant ainsi l’envie aux Burkinabè d’arborer le Faso Danfani sans complexe. A côté, il y a eu des mesures structurelles, notamment, cette lettre circulaire du Premier ministre qui fait la promotion du consommons local. Une fois à la tête du MICA, en 2018, au regard de notre orientation propre sur la nécessité du consommons local et d’avoir un développement endogène, nos convictions ont rencontré l’axe 3 du PNDES qui faisait la promotion de la transformation structurelle basée sur les secteurs porteurs. A la fin de notre mandat, nous avions engrangé 5 000 métiers à tisser au profit des tisserands, la labélisation du Faso Danfani, la protection des motifs (les desseins graphiques réalisés par les femmes tisserands), l’accompagnement des stylistes-modélistes, le positionnement du Faso Danfani à travers la commande de 12 millions de masques au profit des élèves pendant la Covid-19. La décision du gouvernement actuel est une bonne chose. Cela montre que lorsqu’une décision politique est prise et partagée par les Burkinabè, elle peut traverser des régimes.

Cette période de Transition est-elle propice pour renforcer les capacités de notre autonomie économique ?

Tout à fait. Vous savez, la question de la souveraineté est essentielle. C’est le domaine sur lequel on ne peut pas vouloir vivre en autarcie ; parce qu’on défend ce qui nous est cher, et on lutte en même temps contre le néocolonialisme. On lutte contre la dépendance créée par nous-mêmes. Si souveraineté rime avec souveraineté alimentaire, avec capacité de production endogène, avec capacité de valorisation de nos savoirs culturels, cela va participer à nous rendre forts (la nation économique) et à nous permettre d’être présents dans les marchés sous-régionaux, africains. Ce sera moins de sortie de devises et cela facilitera notre résilience interne. Lorsque vous regardez la crise ukrainienne et la Covid-19, qu’est-ce qui nous a manqué ? En gros, ce sont les produits alimentaires. Les prix des produits de première nécessité ont grimpé, et nous avons assisté à l’inflation. Et pourtant, regardez dans l’alimentaire, nous avons le sucre, l’huile. La Sn-Sosuco, c’est autour de 3.000 emplois, avec une autre société de production de sucre au barrage de Samandéni, le pays aurait réglé le problème d’emplois et résolu en même temps la disponibilité du sucre en quantité suffisante. Je vous rappelle que la consommation nationale est de 120.000 tonnes et le pays n’en produit que 30.000 tonnes.

Votre livre paraît à un moment où les structures de l’Etat, l’Institut national de la statistique et de la démographie (INSD), la Direction générale de l’économie et de la planification (DGEP) sont en phase de rédaction de la prochaine « étude prospective Burkina 2050 », selon vous, que faire pour que cette étude à venir réponde aux attentes des Burkinabè ?

Je suis d’accord avec vous que le Burkina Faso ne s’est pas suffisamment approprié « l’étude nationale prospective Burkina Faso 2025 », pour plusieurs raisons : l’administration publique ne s’est pas préparée pour vraiment l’approprier pour en faire un outil de travail. Nous ne nous sommes pas appropriés parce qu’il y a eu un bémol. Lorsque vous faites une étude prospective comme celle de 2025, il aurait fallu faire des études sectorielles thématiques vitales. C’est pourquoi, je préconise qu’avec l’étude nationale prospective 2050, qu’on enchaîne avec des études sectorielles thématiques : éducation, culture, industrie, langues nationales, mines, hydrocarbures…ainsi, nous allons avoir une prospective de temporalité de 25 ans, des études sectorielles thématiques sur 10 ans et après, nous pouvons bâtir des référentiels sur 5 ans. Mais tout ce processus en lien avec la prospective de 25 ans et les études sectorielles de telle sorte que X ou Y à la tête de l’Etat, qui voudrait bâtir une politique publique sur l’éducation, ait déjà des référentiels sur lesquels s’appuyer à partir des grandes variables et tendances. En d’autres termes, l’homme politique aura déjà un document de référence sur lequel il va développer ses actions pour aboutir à des résultats probants. Des actions peuvent être différentes, mais le socle sera toujours les référentiels. L’autre avantage entre l’intelligence économique et la prospective est que dans la démarche prospective, vous avez la base informationnelle où l’intelligence économique est un outil de domaine où l’information peut être utile pour prendre en compte l’ensemble des aspirations du peuple ; parce qu’à la fin et le plus important, est d’aboutir à une vision partagée. Je propose qu’on associe les acteurs majeurs du changement pour ne pas confier l’étude 2050 aux seuls techniciens. Prenons le volet de la consommation, vous ne pouvez pas concevoir une politique publique dans ce sens sans les associations de consommateurs. Il faut aussi définir des faits porteurs d’avenir qui reflètent le souhait des Burkinabè. L’IE va nous permette de regarder ce qui se passe dans notre environnement immédiat (la veille stratégique) en amont. Mais en aval, la veille stratégique va vous permette de mesurer les stratégies développées. Si tout ce processus participatif est mis en cohérence, il n’y a pas de raison qu’on se retrouve avec une étude prospective nationale Burkina Faso 2050 qui ne soit pas performante.

Le Burkina Faso est aujourd’hui frappé par l’insécurité mais a besoin de se développer. Selon vous, sur quels leviers actionner pour attirer des potentiels investisseurs ?

Malgré cette crise sécuritaire, le Burkina Faso reste un pays respecté dans le monde. Notre pays reste un pays qui a du potentiel et des choses à proposer à sa population et aux différents partenaires. En ce qui concerne les investisseurs, il y a beaucoup de possibilités à exploiter et les différentes structures telles que le secteur privé, le ministère en charge du commerce et celui en charge des affaires étrangères y travaillent pour rendre la destination du Burkina Faso attrayante. Il est clair que plus le pays est stable, plus c’est facile d’attirer les investisseurs. Le terrorisme ne nous facilite pas la tâche, mais le Burkina Faso est et demeure un pays résilient. Le pays a aussi cette capacité à protéger le secteur privé et les acquis. Il faut dire qu’aujourd’hui, il y a un gros travail qui est fait pour protéger les réalisations déjà existantes, les sites stratégiques et les investissements des hommes d’affaires.

Propos recueillis par la Rédaction

 

Encadré

La dernière fois que vous avez vu le Président Roch Marc Christian Kaboré et comment va-t-il ?

«A chaque fois que le Président Roch Marc Christian Kaboré a la possibilité de me recevoir, il me reçoit. La dernière fois que je l’ai quitté, il allait bien. »

 

Encadré 2

Qu’est-ce qui fait courir Harouna Kaboré

«Je voudrais dire que notre pays est en lutte contre le terrorisme, j’ai toujours pensé que tous les Burkinabè devraient se mobiliser dans ce combat (hommes de médias, les acteurs culturels, les associations, les universitaires, les forces morales, etc.), en tant qu’acteur de la société civile et acteur du Mouvement endogène et de Burkina International, l’une des choses qui sont mises en avant chez nous, c’est la réflexion, la production des idées, ce sont nos marques de fabrique. Je suis exactement dans cette dynamique de continuer à partager mes réflexions, et l’innovation cette fois-ci, est que j’ai décidé de les partager à travers un livre. Ce livre vient apporter sa modeste contribution à l’espace de rédaction de l’étude nationale prospective Burkina 2050, de dire comment moi je vois les choses qui pourraient être utiles dans le document 2050. C’est un livre qui a besoin de promotion, d’où ma médiatisation ces jours, à travers les différents médias, pour le présenter au public. Pour ce qui est des ambitions politiques des uns et des autres, je pense en toute humilité que ce n’est pas un sujet qui préoccupe les Burkinabè, ce n’est pas le sujet qui rassemble les Burkinabè. La première préoccupation des Burkinabè aujourd’hui, c’est la sécurité du pays. C’est comment on fait en sorte de reconquérir le territoire national. Comment on fait en sorte que les déplacés internes retournent dans leurs villages dans la paix. Votre confrère, Norbert Zongo, le disait : « il n’y a pas d’avenir pour quelqu’un dans un pays qui n’en a pas ». Se projeter dans un avenir tout seul, tout ambitieux d’une manière ou d’une autre, c’est complètement faire des rêves hors-sol. Pour moi, le seul rêve qui vaut pour tous les Burkinabè, c’est comment on fait par des actions rassembleurs autour de l’objectif principal qui est de sortir victorieux de la lutte terroriste ». o

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